Sénégal, quand tu nous tiens...
Ma p'tite maman,
Mon grand papa,
Je suis logée à 3-4 kilomètres du centre ville où se trouve l’Ambassade
française, sur une corniche superbe qui surplombe l’océan. Ce petit
campus d’expatriés est jalonné de bungalows ressemblant davantage à des
bunkers croulants qu’à des pavillons, mais à l’intérieur ils sont
irréprochables et, détail crucial, ils sont tous équipés d’une
climatisation…
Le mien, à l’instar de ceux occupés par les stagiaires et les
Volontaires internationaux, est un meublé de 50m2, relié aux autres par
des petits chemins dallés encadrés d’arbustes rabougris et poussiéreux.
C’est un petit îlot de paix, à l’écart des rumeurs de la ville.
L’atmosphère qui y règne est très enjoué, et cette euphorie ambiante
s’apparente peut-être à une ivresse de soleil. Nous passons du temps
avec des Sénégalais, mais ce sont inévitablement les plus aisés (tout
est relatif au pays…disons qu’ils ont développé bien moins de besoins
que nous, et se contentent par conséquent de peu).
J’ai déjà l’occasion d’être mobile, car plusieurs VI disposent de
voitures, et deux stagiaires habitant près de chez moi partent dans un
mois ; ainsi ils prévoient des itinéraires pour les prochaines fins de
semaine, et je vais me greffer dessus avec un grand sourire… Ce we nous
partons dans un petit village à une ciquantaine de kilomètres de Dakar,
car dans la région a lieu un pélerinage pour la naissance du prophète
(c'était mardi). Comme sur cette terre cohabitent des animistes, des
chrétiens catholiques et des musulmans, ils cumulent les jours fériés
afin de respecter la liberté religieuse de chacun. L'Ambassade a décidé
d'en biffer plusieurs, c'est la première fois que j'entends parler de
fonctionnaires scrupuleux de ne pas prendre trop de jours de congé !
Au sujet de ma mission, elle n’a pas encore été précisément définie ;
j’ai pour l’instant carte blanche pour occuper les bureaux de tous les
services consulaires, ce à quoi je m’adonne depuis lundi. J’ai
l’impression que les taches qui me seront confiées ne dépasseront jamais
deux mois de temps. J’ai déjà assisté à la réunion des chefs de service
et de la consule générale (ma maître de stage), et un travail en droit
social m’a été remis. Il me faut plancher sur la fiscalité et la
réglementation relative au droit du travail sénégalais ; une vraie
partie de plaisir… J’en ai pour deux mois (je ne ferai pas que ça), et
devrai dès la semaine prochaine rencontrer des chefs d’entreprise pour
établir un rapport. Cela présente au moins l’intérêt de me faire sortir
de l’Ambassade pour ces RV (je disposerai même du chauffeur de la
consule !). Même si l’on observe une paupérisation de la communauté
française au Sénégal, les agents du corps diplomatique restent largement
privilégiés. Les Sénégalais peuvent me voir comme une personne utile et
aisée, alors que je suis toujours étudiante, avec un prêt sur le dos, et
qui reçoit bien gentiment le chèque de papa-maman tous les mois…
Le coût de la vie à Dakar est élevé par rapport au pouvoir d’achat de la
plupart des gens ; depuis les événements d’Abidjan et les flux
migratoires qui en résultèrent, l’immobilier a presque doublé ; le pays
dispose d’une production maraîchère maigre, par conséquent il est
contraint d’importer la plupart de ses fruits et légumes des Etats
limitrophes ; c’est la raison pour laquelle les aliments ne sont pas
forcément toujours à un prix bas. Le plats traditionnels, à base de riz
et de poisson/poulet ou bien des petits sandwichs vendus dans des stands
branlants et misérables permettent néanmoins de manger pour 10 ou 20
francs. Mais six mois comme ça, je ne suis pas convaincue que cela soit
possible…
Du fait de sa localisation géographique, le Sénégal abrite des pêcheurs,
et par conséquent des commerçants. Cela explique en partie leur
formidable capacité à palabrer, entamer une conversation avec les
‘Toubabs’ (blanc en wolof), annoncer des prix exorbitants pour ensuite
vendre leurs produits au quart du prix indiqué, persuader les gazelles
qu’elles sont les plus belles de la terre, et les gazous qu’ils sont les
plus fins négociants de la planète… Ces douces stratégies mercantiles
imprègnent les rapports sociaux, non pas d’une plus grande honnêteté,
mais d’un plus grande spontanéité teintée d’exubérance… Chaque personne
que tu croises te saluera, et s’enquerra de ta santé, ton humeur et
celles de ta famille. Ils sont tous marchands dans l’âme, ainsi tous les
Sénégalais auront quelque chose à te vendre…
Avant-hier soir nous étions conviés à un cocktail offert par le Jeanne
d'Arc, qui est un bâtiment français de 1964 mis à la disposition
d'élèves officiers. Je n'ai jamais assisté à une réception plus mondaine
que celle là, mais elle fut appréciable quand même grâce aux petits
fours et au champagne (hihihihi..). Quelques VI et stagiaires, dont moi,
purent s'éclipser avec des marins pour une visite du bâteau. En nous
présentant les locaux ils nous racontèrent leur mode de vie rythmé par
les manoeuvres et les escales aux quatre coins du monde, c'était
passionnant...
Heureuse ? Oui, même si très fatiguée…
Convaincue de devoir passer des concours administratifs ? Oui, mais pas
persuadée que ça soit une partie de plaisir gagnée d’avance. Ici, au
cœur de la fonction publique, je prends conscience de la vacuité des
tâches que l’on est susceptible de me confier si je n’obtiens qu’un
catégorie C, que j’accepterais afin de passer en interne des concours
pour des postes plus intéressants.
Nostalgique ? non, la France ne me manque pas encore… Ici les expatriés
condamnent assez globalement les manifestations , parce qu’ils ne
peuvent s’empêcher de comparer la situation des salariés français avec
celle des Sénégalais ( pour faire référence aux rares qui goûtent au
privilège d’avoir un contrat en bonne et due forme, puisqu’une grande
majorité de la population vit du commerce informel, et même lorsque les
employeurs proposent un emploi régulier, il n’est que rarement formalisé
par un lien conventionnel) ; vu de leur fenêtre nous nous comportons
comme des enfants gâtés…. Idem pour les Espagnols et les Britanniques
d’ailleurs, qui ne tarissent pas en sarcasmes sur les revendications
françaises, éloignées du modèle social communautaire… Les expatriés
concèdent quand même que la stratégie adoptée par Matignon pour l’entrée
en vigueur du CPE ne fut pas des plus fines… Il est primordial que des
gens veillent au grain, et sanctionnent les représentants lorsqu’ils ne
respectent pas les procédures prévues par des textes proposés par eux
puis adoptés par la majorité (cf la loi sur le dialogue social) ; en
outre la promulgation d’une loi conditionnée à sa non application par
ses usagers, afin qu’elle puisse être modifiée, relève du chiraquisme
dans ses heures de glorieuse stupidité…Je n'ai pas encore lu ce qu'ils
ont voté hier, j'espère qu'effectivement les étudiants ont tort de
prolonger leur mouvement, et que le gouvernement a adouci sa position...
Bref, bref, bref...
Il est temps de se mettre au travail,
Mille bises à toute la tribu,
Prenez bien soin de vous,
Caroline
P.S : Coline a-t-elle déjà choisi son menu ? Comment va la situation de
Thivat ? Quand a lieu la fricassée ?
Bisoussssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssss
Mon grand papa,
Je suis logée à 3-4 kilomètres du centre ville où se trouve l’Ambassade
française, sur une corniche superbe qui surplombe l’océan. Ce petit
campus d’expatriés est jalonné de bungalows ressemblant davantage à des
bunkers croulants qu’à des pavillons, mais à l’intérieur ils sont
irréprochables et, détail crucial, ils sont tous équipés d’une
climatisation…
Le mien, à l’instar de ceux occupés par les stagiaires et les
Volontaires internationaux, est un meublé de 50m2, relié aux autres par
des petits chemins dallés encadrés d’arbustes rabougris et poussiéreux.
C’est un petit îlot de paix, à l’écart des rumeurs de la ville.
L’atmosphère qui y règne est très enjoué, et cette euphorie ambiante
s’apparente peut-être à une ivresse de soleil. Nous passons du temps
avec des Sénégalais, mais ce sont inévitablement les plus aisés (tout
est relatif au pays…disons qu’ils ont développé bien moins de besoins
que nous, et se contentent par conséquent de peu).
J’ai déjà l’occasion d’être mobile, car plusieurs VI disposent de
voitures, et deux stagiaires habitant près de chez moi partent dans un
mois ; ainsi ils prévoient des itinéraires pour les prochaines fins de
semaine, et je vais me greffer dessus avec un grand sourire… Ce we nous
partons dans un petit village à une ciquantaine de kilomètres de Dakar,
car dans la région a lieu un pélerinage pour la naissance du prophète
(c'était mardi). Comme sur cette terre cohabitent des animistes, des
chrétiens catholiques et des musulmans, ils cumulent les jours fériés
afin de respecter la liberté religieuse de chacun. L'Ambassade a décidé
d'en biffer plusieurs, c'est la première fois que j'entends parler de
fonctionnaires scrupuleux de ne pas prendre trop de jours de congé !
Au sujet de ma mission, elle n’a pas encore été précisément définie ;
j’ai pour l’instant carte blanche pour occuper les bureaux de tous les
services consulaires, ce à quoi je m’adonne depuis lundi. J’ai
l’impression que les taches qui me seront confiées ne dépasseront jamais
deux mois de temps. J’ai déjà assisté à la réunion des chefs de service
et de la consule générale (ma maître de stage), et un travail en droit
social m’a été remis. Il me faut plancher sur la fiscalité et la
réglementation relative au droit du travail sénégalais ; une vraie
partie de plaisir… J’en ai pour deux mois (je ne ferai pas que ça), et
devrai dès la semaine prochaine rencontrer des chefs d’entreprise pour
établir un rapport. Cela présente au moins l’intérêt de me faire sortir
de l’Ambassade pour ces RV (je disposerai même du chauffeur de la
consule !). Même si l’on observe une paupérisation de la communauté
française au Sénégal, les agents du corps diplomatique restent largement
privilégiés. Les Sénégalais peuvent me voir comme une personne utile et
aisée, alors que je suis toujours étudiante, avec un prêt sur le dos, et
qui reçoit bien gentiment le chèque de papa-maman tous les mois…
Le coût de la vie à Dakar est élevé par rapport au pouvoir d’achat de la
plupart des gens ; depuis les événements d’Abidjan et les flux
migratoires qui en résultèrent, l’immobilier a presque doublé ; le pays
dispose d’une production maraîchère maigre, par conséquent il est
contraint d’importer la plupart de ses fruits et légumes des Etats
limitrophes ; c’est la raison pour laquelle les aliments ne sont pas
forcément toujours à un prix bas. Le plats traditionnels, à base de riz
et de poisson/poulet ou bien des petits sandwichs vendus dans des stands
branlants et misérables permettent néanmoins de manger pour 10 ou 20
francs. Mais six mois comme ça, je ne suis pas convaincue que cela soit
possible…
Du fait de sa localisation géographique, le Sénégal abrite des pêcheurs,
et par conséquent des commerçants. Cela explique en partie leur
formidable capacité à palabrer, entamer une conversation avec les
‘Toubabs’ (blanc en wolof), annoncer des prix exorbitants pour ensuite
vendre leurs produits au quart du prix indiqué, persuader les gazelles
qu’elles sont les plus belles de la terre, et les gazous qu’ils sont les
plus fins négociants de la planète… Ces douces stratégies mercantiles
imprègnent les rapports sociaux, non pas d’une plus grande honnêteté,
mais d’un plus grande spontanéité teintée d’exubérance… Chaque personne
que tu croises te saluera, et s’enquerra de ta santé, ton humeur et
celles de ta famille. Ils sont tous marchands dans l’âme, ainsi tous les
Sénégalais auront quelque chose à te vendre…
Avant-hier soir nous étions conviés à un cocktail offert par le Jeanne
d'Arc, qui est un bâtiment français de 1964 mis à la disposition
d'élèves officiers. Je n'ai jamais assisté à une réception plus mondaine
que celle là, mais elle fut appréciable quand même grâce aux petits
fours et au champagne (hihihihi..). Quelques VI et stagiaires, dont moi,
purent s'éclipser avec des marins pour une visite du bâteau. En nous
présentant les locaux ils nous racontèrent leur mode de vie rythmé par
les manoeuvres et les escales aux quatre coins du monde, c'était
passionnant...
Heureuse ? Oui, même si très fatiguée…
Convaincue de devoir passer des concours administratifs ? Oui, mais pas
persuadée que ça soit une partie de plaisir gagnée d’avance. Ici, au
cœur de la fonction publique, je prends conscience de la vacuité des
tâches que l’on est susceptible de me confier si je n’obtiens qu’un
catégorie C, que j’accepterais afin de passer en interne des concours
pour des postes plus intéressants.
Nostalgique ? non, la France ne me manque pas encore… Ici les expatriés
condamnent assez globalement les manifestations , parce qu’ils ne
peuvent s’empêcher de comparer la situation des salariés français avec
celle des Sénégalais ( pour faire référence aux rares qui goûtent au
privilège d’avoir un contrat en bonne et due forme, puisqu’une grande
majorité de la population vit du commerce informel, et même lorsque les
employeurs proposent un emploi régulier, il n’est que rarement formalisé
par un lien conventionnel) ; vu de leur fenêtre nous nous comportons
comme des enfants gâtés…. Idem pour les Espagnols et les Britanniques
d’ailleurs, qui ne tarissent pas en sarcasmes sur les revendications
françaises, éloignées du modèle social communautaire… Les expatriés
concèdent quand même que la stratégie adoptée par Matignon pour l’entrée
en vigueur du CPE ne fut pas des plus fines… Il est primordial que des
gens veillent au grain, et sanctionnent les représentants lorsqu’ils ne
respectent pas les procédures prévues par des textes proposés par eux
puis adoptés par la majorité (cf la loi sur le dialogue social) ; en
outre la promulgation d’une loi conditionnée à sa non application par
ses usagers, afin qu’elle puisse être modifiée, relève du chiraquisme
dans ses heures de glorieuse stupidité…Je n'ai pas encore lu ce qu'ils
ont voté hier, j'espère qu'effectivement les étudiants ont tort de
prolonger leur mouvement, et que le gouvernement a adouci sa position...
Bref, bref, bref...
Il est temps de se mettre au travail,
Mille bises à toute la tribu,
Prenez bien soin de vous,
Caroline
P.S : Coline a-t-elle déjà choisi son menu ? Comment va la situation de
Thivat ? Quand a lieu la fricassée ?
Bisoussssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssss
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