vivre à Dakar

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Ci-joint un article intitulé "Vivre à Dakar avec 2 dollars par jour";
édifiant, d'autant plus qu'après avoir mangé plusieurs fois dans les
familles d'amis sénégalais nous avons constaté que cet articlé était
proche de la réalité, qui touche la plus grande partie de la population
dakaroise. Paco, Pô et Emile sont tous soutiens de famille. Dans la
famille de Paco, seul l'aîné fait des études payés par les parents et le
travail des frères et soeurs, dans les familles de Pô et Emile personne
n'a eu cette chance. Par contre, leurs repas quotidiens sont a priori
assurés. Les logements sont similaires à ceux décrits dans l'article, la
situation des filles également. Beaucoup d'hommes sont encore
célibataires à un âge avancé : restés soutien de famille, ils n'ont pas
de situation leur permettant de pouvoir convoiter un mariage; c'est
encore une fois le cas des 3 loustics...

Dakar : vivre avec 2 dollars par jour

LE MONDE | 12.05.06 | 16h22  •  Mis à jour le 12.05.06 | 16h22

 

 

 

Bondissant sur ses tongs avachies, Combé Goudiaby trace sa route, une bassine de plastique made in China en équilibre sur la tête. Difficile de la suivre dans le dédale grouillant du marché de Khar Yalla ("Dans l'attente de Dieu"), un quartier populaire de Dakar, dont les effluves matinaux mêlent gaz d'échappement, pain et poisson frais. A grandes enjambées, elle se faufile entre les étals, indifférente à l'armée des ménagères qui, comme elle, montent à l'assaut d'une journée naissante. La quinquagénaire en boubou mauve n'a ni temps ni argent à perdre, d'autant qu'elle part faire les courses avec un budget qu'elle n'a pas.

 

Mystère insondable pour des budgets familiaux européens, mais réalité africaine courante, Combé Goudiaby, veuve et chargée de famille, vit avec moins que les fameux "2 dollars par jour" qui constituent le seuil de pauvreté des statistiques internationales, l'étalon de la misère du Sud et le quotidien de 68 % des Sénégalais, selon le dernier rapport de l'ONU sur le développement humain.

 

A 7 heures, quand elle quitte la baraque délabrée où dort sa famille, la ménagère ne possède pas encore les quelques billets de banque qui vont lui permettre de nourrir les sept personnes du foyer. Les 300 francs CFA (0,45 euro) des tartines chocolatées du petit déjeuner des gosses, elle les emprunte avant le départ pour l'école au petit épicier qui lui fait confiance, au coin du grand terrain de football. Quant au riz du déjeuner, éventuellement rehaussé de condiments, il sera financé par ses activités de la matinée : la revente des légumes que, précisément, elle court acheter au meilleur prix et à crédit à des grossistes. "Ils m'avancent pour 6 000 francs CFA (9 euros) de marchandises. Si j'arrive à tout écouler, explique-t-elle, je peux gagner 2 000 francs (3 euros), dont la moitié me permet d'assurer le riz en sauce du déjeuner."

 

Pour ne rien arranger ce matin, la présence d'un journaliste lui vaudra des bordées de quolibets et de désastreuses transactions. Persuadée qu'elle a vendu son image au prix fort, certains commerçants refuseront de lui faire crédit et d'autres arrondiront sa facture. "Les Blancs vont te vendre", lui lance-t-on. "Je les ai laissés parler sans les écouter, Dieu est là", rétorquera-t-elle, impassible, en wolof, deux heures plus tard, en installant son petit commerce : manioc, gombos, tomates, carottes, oseille et poisson sec disposés sur un petit étal à un carrefour, non loin de chez elle.

 

En dehors des 2 000 francs CFA que rapporte chaque jour le commerce de la mère, la famille compte sur le "bon salaire" (20 000 francs CFA mensuels, soit 1 euro par jour) de l'une des filles, employée au ménage dans un night-club. Soit un total de 4 euros (5 dollars) par jour pour sept personnes, soit encore 0,7 dollar par personne. Côté dépenses, le loyer, l'électricité et... l'école privée coûtent l'équivalent de 2 euros par jour (2,50 dollars) pour le foyer.

 

Le soleil est déjà brûlant lorsqu'une jeune femme impeccablement coiffée, jean moulant et tee-shirt écarlate rehaussé de brillants, s'approche de la commerçante. Ndèye, 20 ans, sa fille cadette, vient prélever l'argent et les ingrédients pour préparer le repas. "Je m'habille très chic. Les gens auraient du mal à croire que je vis dans un endroit pareil", confie-t-elle dans la pénombre de la case familiale, deux pièces sans fenêtre, séparées par un rideau, où le soir s'entassent sept représentants de trois générations. L'eau va se chercher à la fontaine du coin, à 25 francs (3,75 centimes d'euro) la bassine, l'unique ampoule électrique est branchée sur le compteur du voisin, et les latrines, équipées de bougies pour la nuit, desservent deux autres logements surpeuplés. Seul luxe, un minuscule téléviseur trône près des photos de la famille parce que, "avec la télé, les enfants traînent moins dehors le soir". Ndèye reconnaît que les moyens de son élégance viennent des garçons.

 

"Ils mijotent toujours de faire quelque chose avec toi, et pour ça ils sont prêts à dépenser, explique-t-elle. Un garçon m'a acheté un portable, et ensuite il a voulu coucher avec moi. J'ai refusé, mais j'ai gardé le téléphone. C'est le jeu entre garçons et filles." Ndèye, dont deux aînées ont, pour le déshonneur de la famille, des enfants sans être mariés, se vit comme "la dernière personne qui peut honorer sa mère".

 

"Trouver les moyens de sa subsistance du jour, c'est la principale activité des gens le matin, confirme Fatimata Sy, directrice d'un centre social associatif. Tandis que le boom du bâtiment fait émerger une classe moyenne, la précarité et la pauvreté gagnent du terrain à l'autre extrémité de l'échelle sociale."Pareille situation a une conséquence politique : "Les gens se bousculent dès qu'on leur promet 1 000 ou 2 000 francs CFA (1,5 ou 3 euros) pour monter dans un bus, aller applaudir n'importe quel homme politique et danser à sa gloire, poursuit Mme Sy. La politique est un moyen d'arrondir ses revenus. C'est une perversion de la démocratie."

 

A la porte des quelques usines, les hommes cherchent à se faire embaucher pour la journée. Les contrats, même à durée déterminée, se sont faits rares, et le salaire quotidien d'un manœuvre ne dépasse pas 2 000 francs CFA. "Pour ne pas t'asseoir (chômer), tu es obligé de baisser tes prix. Sinon, le patron trouve quelqu'un d'autre", constate Mactar Fall, 31 ans, un menuisier que l'absence de branchement électrique empêche d'exercer son métier à domicile. Les emplois formels, ceux de fonctionnaire ou de salarié, restent exceptionnels, occupant seulement 20 % de la population.

 

Cette vie à crédit et au jour le jour a généré son vocabulaire, et même son héros national. "Donne-moi ma DQ (dépense quotidienne)", demandent en principe chaque matin les femmes sénégalaises à leur époux. Le héros, c'est Goorgoolou ("le débrouillard" en wolof), un personnage de bande dessinée puis de feuilleton formidablement populaire au point de devenir un nom commun. "C'est difficile de donner la DQ : les jours s'enchaînent trop vite", philosophe Goorgoolou, qui a perdu son emploi après les mesures imposées par le FMI et est condamné à la débrouillardise quotidienne pour faire bouillir la marmite. Son combat incessant, mais perpétuellement victorieux, sous le regard d'une épouse impitoyable, symbolise la ténacité ambiante et l'inventivité obligée des foyers confrontés à une pauvreté récurrente.

 

Dans la famille Diouf, bien que deux hommes assurent la DQ, les trois repas ne sont nullement gagnés d'avance. A la mi-journée, Khady Diouf, 45 ans, la fille aînée, qui tient les cordons de la bourse, ignore si elle pourra assurer le dîner, qui peut sauter en cas de pénurie. Rien que d'assez courant dans le quartier Pikine, immense zone en grande banlieue de Dakar où, contrairement au centre-ville, étonnamment mélangé socialement, les pauvres vivent entre eux. Au bout de la rue, parsemée d'ordures, des bâtisses évacuées restent dans l'eau depuis les inondations catastrophiques de l'automne dernier.

 


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Publié dans Caroline

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